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Produit en 1965, soit cinq ans avant le seppuku de Mishima (le 25 novembre 1970), Yukoku, son unique film, ne peut être perçu a posteriori que comme la répétition de cet acte final. La mort spectaculaire de l'écrivain (personne depuis 1945 n'avait commis le suicide rituel) et sa tentative avortée et donquichottesque de coup d'Etat nationaliste ont ébranlé le Japon d'alors, ranimant de vieux fantômes au sein d'un pays en pleine occidentalisation. La femme de Mishima, pour étouffer l'aura de scandale entourant le cadavre de son mari (par ailleurs ouvertement homosexuel), avait pris la décision de supprimer toutes les copies de Yukoku, pourtant célébré par la critique japonaise et occidentale (le film fut primé au festival de Tours en 1966)
C'est finalement en 2005 qu'une copie du film est miraculeusement retrouvée, dans l'entrepôt d'une ancienne maison de l'écrivain. Son fils, exécuteur testamentaire, ne s'oppose pas, cette fois-ci, à son exploitation. Voici comment ce film mythique nous revient aujourd'hui, sous la forme d'un DVD agrémenté d'un entretien réalisé en 1966 par le journaliste français Jean-Claude Courdy. Tiré de la nouvelle du même nom écrite quelques années plus tôt, Yukoku présente la dernière étreinte amoureuse et le suicide rituel d'un lieutenant de l'armée impériale et de sa femme. Refusant de réprimer un complot ourdi par des soldats qui lui sont proches et auquel il aurait pu participer (complot qui aboutit à l'élimination de plusieurs ministres de l'Empereur considérés comme nuisibles), le lieutenant Takeyama, tiraillé entre l'honneur et l'obéissance, choisit la mort par éventration. Sa femme, avec qui il forme un couple idéal et passionnément noué, l'accompagne dans la mort après une ultime étreinte, exaspérée par la proximité du gouffre. Résumée en quelques rouleaux calligraphiés de la main de Mishima, l'intrigue n'offre donc aucune péripétie particulière ; elle autorise seulement l'esthétisation à outrance d'une scène d'amour et d'une scène de suicide, sous l'idéogramme de la Sincérité Absolue et sur fond de musique wagnérienne. Voici donc la quintessence de Mishima mise en scène avec une remarquable économie : Eros, Ethos et Thanatos, ou comment l'amour et la mort se croisent dans l'éclair de l'honneur samouraï
Fascinant par sa beauté, son épure et sa radicalité, le film ne cesse de faire couler l'encre, la sueur, les larmes et le sang dans une succession de gestes ritualisés. Mishima en a fait par ailleurs très clairement un instrument de sa mythification personnelle : presque intégralement orchestré par lui-même, il y tient le rôle essentiel et fait tout converger des images vers son corps offert au sexe et à la destruction. Délire sublimé d'un Narcisse morbide, Yukoku est aussi un joyau paradoxal, un ovni cinématographique, bref, le testament filmé d'un des plus grands écrivains du XXe siècle. Rencontre à son sujet avec Stéphane Giocanti, rédacteur du livret et auteur d'un roman fortement inspiré par Mishima, Kamikaze d'été.